Lune Rousse

 

Il la fixa simplement ne pouvant croire qu’ils l’aient laissée avec lui. Il les avait mis en garde. Il leur avait dit de ne pas le laisser à l’arrière.

Il était dangereux. Autant pour les autres que pour lui-même.

Il ne put s’empêcher de saisir une mèche de cheveux noirs. Ceux-ci glissèrent entre ses doigts comme de l’eau. Un regard rouge le fixa subitement. Il ne tressaillit pas. Il savait qu’elle était sensible à n’importe quel changement d’atmosphère ; il l’avait déjà vu se relever d’un bond alors que quelqu’un s’approchait d’elle durant son sommeil.

Il était étonnant qu’elle ne se soit pas levée bien plus tôt.

Elle s’assit lentement prête à détaler au moindre signe de violence de sa part. L’image d’un lapin prit dans les phares d’une voiture lui apparut soudainement.

Combien d’entre elles avaient eu peur de lui ? Combien s’étaient-elles redressées d’un bond et avaient fui en croisant simplement son regard ?

Oh ! Il avait une petite idée de ce qu’elle voyait en cet instant. Il s’était déjà vu lors d’une crise. Ses yeux étaient, sans aucun doute, rempli d'or dans leur entièreté. Son sourire découpait certainement son visage dans une grimace horrible.

Même lui avait pris peur en se regardant dans un miroir.

La première fois qu’il s’était vu, il en avait parlé aux autres. Ils avaient souris, pensaient-ils peut-être à une nouvelle extravagance de sa part. La seconde fois, ils l’avaient arrêté avant qu’il ne commette l’irréparable. Il se souvenait encore de ses doigts autour du cou trop fin. Il sentait encore le liquide visqueux qui avait collé ses doigts. Personne n'avait rien remarqué ... Avant de sentir le sang dans tout le parc. Pendant des jours, il avait craint qu'ils lui tournent le dos, mais ils étaient restés. Ils le soutenaient dans cette épreuve.

Il imaginait parfaitement la moue d'inquiétude de ses frères, il pouvait presque entendre River râler , tandis que Roy passeraient ses nerfs sur leurs ennemis. Il aurait aimé les rejoindre dans cette chasse aux Guépards indésirables, mais la lune rousse l'empêcherait d'agir en chef responsable. C'était la malédiction des Dominants du Panthéon : dès que la lune se trouvait basse à l'horizon. Ce phénomène arrivait n'importe quand et laissait les Dominants dans un état proche de la folie sanguinaire.

Le froissement des draps le ramena dans la réalité. Son regard rubis immense le dévisageait entre scepticisme et assurance. Pensait-elle être de taille à l'arrêter s'il se laissait aller à cette voix qui susurrait tendrement à son oreille ?

Il tira subitement une mèche de cheveux. Au lieu de résister, elle lui tomba dessus. Surpris, il la laissa sortir de la chambre à grands pas. Il resta un long moment à écouter ses pieds frapper le parquet.

L'euphorie lui brouilla la vue quelques secondes alors qu'il se relevait doucement. Elle n'avait aucun moyen de sortir de cet appartement : toutes les portes et fenêtres étaient fermées par un système informatique dernière génération. Rien ne pourrait les ouvrir. Seule une personne extérieure ayant accès à l'ordinateur principale pourrait arrêter le minuteur qui ouvrirait les lieux seulement demain matin à l'aube.

Il descendit les escaliers, à son aise, pour la trouver au milieu du salon. Les liens blancs retenant sa robe noire sur son corps paraissaient irréels sur sa peau bronzée. Jamais il n'aurait pensé être un jour attiré par ce type de femmes : une poitrine généreuse, des cuisses musclées, un léger rebond à son ventre caché par sa robe. Il ne comprenait pas. Il ne parvenait pas à saisir ce qui était différent avec elle : son regard trop droit et dur ? Sa façon de rétorquer ? Ses principes impossibles à bafouer ? Cette fierté palpable qui l'entourait comme un manteau ?

Il s'approcha. Elle ne bougea pas.

Elle le mettait au défis. Il pouvait sentir jusque dans ses os cette simple phrase : vas-y si tu l'oses !

Ils se retrouvèrent séparer d'un seul pas. Il vit ses poings se serrer et se déserrer lentement. Son corps paraissait détendu, mais lui pouvait voir la tension qui le transperçait.

Son sourire s'étendit. Il adorait ça : le contrôle de l'autre. Il n'avait jamais caché son inclinaison à la dominance absolue.

Il remarqua sa bouche se tordre, ses dents mordre ses lèvres. Une question la brûlait. Une interrogation qu'elle devait garder pour elle sous peine de prouver son infériorité.

Ne pouvait-elle comprendre seule ce qui se passait ? N'était-elle pas assez intelligente ? S'était-il fourvoyer ?

Cette simple idée raviva sa colère. Le corps de la jeune femme se crispa un peu plus alors qu'elle percevait le changement d'atmosphère autour de lui.

Le craignait-elle ? NON ! Elle ne craignait personne. Certainement pas un être comme lui. Pour qui se prenait-il à tenter de l'effrayer comme ça ? S'introduire dans sa chambre durant son sommeil, lui arracher les cheveux, la poursuivre dans cet appartement clos....

Elle bouillonnait de lui hurler de ne pas jouer à ça. Son âme entière se tordait de lui ordonner d'arrêter. Elle sentait les effets de la lune rousse comme si elle se trouvait dehors. C'était la première fois qu'elle vivait cet événement, elle entendait bien le supporter à son aise.

Il était hors de question qu'elle perde son sang-froid. Personne ne serait jamais plus capable de prendre le dessus sur elle. Même à genoux, elle resterait supérieure à son agresseur ; quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise.

Forte de cette assurance, elle le laissa tirer, à nouveau, ses cheveux trop longs. Elle les avait laissés pousser parce que tresser ses cheveux lui manquait. Elle jura de les raser une fois ce simulacre terminé.

Elle résista alors qu'il tirait de plus en plus fortement. Aucun son ne sortit de sa bouche même quand elle se laissa à nouveau tirer vers l'avant. Face à une agression de ce type, elle avait vite appris qu'il fallait laisser les forces de son corps agir d'elles-mêmes. Déstabilisé, il faillit tomber, mais il se retint de justesse.

Elle amortit sa chute de ses poignets qui hurlèrent de douleur alors qu'ils encaissaient son poids. Ses pieds rencontrèrent sa jambe droite qui céda sous la pression. Son genoux appuya contre la gorge du jeune homme pour l'empêcher de bouger le temps qu'elle attrape le téléphone dans sa poche gauche. Alors qu'il tentait de refermer ses mains sur sa taille, elle se tortilla et fila dans la cuisine, le précieux appareil entre ses doigts.

De part et d'autre de la table six personnes, ils se firent face à bout de souffle.

Elle pouvait clairement voir l'amusement et le désir de la posséder mener une guerre sans merci dans ses yeux rouge. Son cœur rata un battement.

Il était fou. Complètement allumé.

Elle l'avait su dès le premier échange de regard, mais jamais elle n'aurait pensé que ça prendrait de telles proportions. Il ne fallait pas qu'elle prenne peur. Il ne l'effrayait pas, elle savait comment mâter ce genre de personne.

Elle feinta de partir à droite, vers la porte. Il se rua dans la même direction.

D'un glissement, elle se retrouva à l'opposé. Elle appuya contre la porte de la cuisine qui s'ouvrit, mais il fut un peu plus rapide qu'elle malgré son stratagème. Aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres malgré le vol plané qui fit rencontrer sa tête contre la porte du four.

Elle jura intérieurement en s'empêchant de bouger alors qu'il claquait la porte qui émit un son lui indiquant que le système électronique fonctionnait à présent pour cet endroit aussi.

Quand elle avait su qu'il viendrait la voir durant la soirée, elle avait demandé à l'un des jeunes Loups de garder la porte de secours de la cuisine ouverte sur l'extérieur. Une assurance pour elle de pouvoir le fuir. Assurance qui venait de voler en éclat.

Accroupi face à elle, il arborait un sourire mi suffisant mi sociopathe qui l'empêcha de déglutir correctement. Son cœur martelait sa poitrine. Son cerveau répétait en boucle qu'elle ne devait pas craquer, qu'elle devait faire face. Ses ongles griffèrent le carrelage alors qu'il s'approchait trop lentement d'elle.

Elle tressaillit quand son souffle s'attarda sur son visage. Son sourire l'inquiéta un peu plus.

Malgré elle, un gémissement passa ses cordes vocales alors que ses doigts caressèrent sa joue pour descendre le long de son cou jusqu'à son épaule gauche. Sa Tigresse feula de plaisir tandis que l'Humaine se terra dans un coin de son esprit. Elle aurait pu lui envoyer un bon coup de pieds dans les parties. Pourtant, elle ne put s'y résoudre. Il ne faisait rien de plus que jouer avec elle comme d'habitude. Il n'était pas dangereux, même si, lui semblait le croire. Elle pouvait lire cette certitude dans son regard écarquillé par la folie de cette nuit.

Il entrecroisa les doigts de leurs mains. La bague qu'elle portait constamment à l'annulaire brilla sous la faible luminosité. L'anneau qu'il possédait à l’auriculaire tinta légèrement quand il rencontra le sien. Ce bruit fut comme un signal, elle le repoussa de toutes ses forces et lui bloqua toute manœuvre d'attaques en passant ses mains autour de son cou. Ils restèrent, à bout de souffle, l'un sur l'autre à se fixer.

Ses yeux et son sourire la poussaient à aller au bout de ses gestes.

Cette fois, c'était lui qui la mettait au défi.

Sa prise se resserra. Il étira son cou comme pour lui donner plus de marge de manœuvre.

Vas-y, sembla-t-il lui dire.

Vas-y !

Elle serra de toutes ses forces ce cou offert. Sa vue se brouilla alors qu'elle le voyait suffoquer lentement. Quelque chose de chaud coula sur ses ongles pointus.

Elle le lâcha subitement alors qu'elle regardait ses doigts sur lesquels coulait un liquide noir.

Elle le laissa au sol et se rua dans sa chambre dont elle claqua la porte.

Qu'avait-elle fait ? Jamais ça ne lui était arrivé. Elle avait perdu le contrôle d'elle. Elle avait laissé son esprit lui jouer des tours.

A cause de lui.

C'était sa faute.

Jusqu'ici, elle avait très bien su garder secret ce côté d'elle, cette folie latente.

Dans un éclat de rage, elle balança la chaise de son bureau contre le miroir mural à l'autre bout de la pièce. Elle avait envie de descendre et de le rouer de coup jusqu'à ce qu'il ne bouge plus jamais.

Elle le haïssait. Il avait réussi là où tous les autres avaient échoué.

Non ! Elle avait échoué, elle. Ce n'était la faute de personne d'autre que de la sienne.

Elle se retourna violemment prête à frapper la personne qui osait la toucher. Il retint son bras qui s'abaissait vers son visage tandis qu'il serrait son autre poignet. Sa poigne était solide, elle savait qu'elle ne parviendrait pas à se détacher sans lui causer de blessures.

Elle expira tout l'air de ses poumons et le dévisagea avec rage. Comment osait-il venir dans son antre encore une fois et sans invitation, en plus ?

Il ne manquait pas de culot ni d'assurance. Son corps se rapprocha du sien alors qu'elle peinait à lui arracher ce sourire supérieur de son visage.

Son cœur la blessait à trop cogner dans sa poitrine, à se tortiller de colère, à hurler de douleur.

Il voyait la souffrance qu'il lui causait. L'euphorie était plus forte encore alors qu'il songeait qu'il était l'unique responsable de ses sentiments lugubres.

La bataille entre eux ne faisait que commencer. La guerre était déclarée.

Doucement leurs corps se relaxèrent. Il ne la lâcha pas, mais permit à ses bras de revenir à une position plus normale et moins fatigante.

Sa main droite remonta le long de son bras jusqu'à son visage qu'il griffa de ses ongles allongés. Elle ne broncha pas, son regard profondément encré dans le sien.

Elle savait. Elle n'ignorait rien de ce qui l'habitait. La même chose était enfermée en elle ; cette petite lueur qui brillait dans ses yeux à lui et qui cherchait son homologue.

Il crevait de lui faire mal jusqu'à entendre le son de sa voix. Ce petit instant dans la cuisine l'avait grisé au point de le laisser sans force sur le sol gelé.

Elle devait parler pour lui. Elle devait lui hurler d'arrêter cette mascarade. Elle devait pleurer, se mettre en colère ou lui cracher au visage sa haine.

Il ...

C'était de la folie.

Il fixa le sol un moment avant de se détacher d'elle.

C'était pure égarement.

Ils se regardèrent, incertains.

C'était hors norme.

Il la laissa se ruer vers la sortie.

Son cœur le fit souffrir comme jamais auparavant. Il dû se faire violence pour ne pas la retenir.

Quand il entendit la porte se refermer, un hurlement s'échappa de son corps trop petit pour autant de sensations destructrices. Ses griffes se plantèrent dans le parquet luisant sous les rayons de la lune à présent d'un orange proche du rouge. Ses yeux brillèrent dans la même teinte que l'astre nocturne.

La douleur du changement tétanisa ses membres. Au prix d'un effort surhumain, il réussit à inverser le phénomène. L'odeur du parquet était insupportable, il se releva prestement.

Si la lune avait eu un tel effet sur lui, il n'osait imaginer ce que la jeune femme devait subir dans le salon.

Il descendit les escaliers rapidement, et en silence. Il la trouva recroquevillée par la souffrance derrière le canapé noir. La lune déposait ses rayons sur sa peau colorée de tâches noires et claires.

Elle lui jeta un regard rempli de reproches avant de se tordre de douleur. Il s'approcha lentement, lui souleva la tête pour la déposer sur ses genoux.

Pour ne pas lui blesser les tympans, il murmura des paroles de soutient mélangées à des ordres précis. Elle devait accepter le changement ou elle en mourrait. La lune rousse ne laissait aucun choix à aucun Waste aussi puissant soit-il. Même lui devrait se transformer à un moment de la nuit sous peine de se retrouver HS des jours durant.

Mais pour le moment, il devait aider cette inconsciente.

Il lui hurla dessus, la secoua, la menaça, rien n'y fit.

Le jeune homme finit par se changer, trop épuisé par sa lutte contre la Nature. Un animal immense apparut dans le salon. La jeune femme, en sueur, le corps perclus de douleurs, regarda le fauve en déglutissant.

Celui-ci s'approcha, lui lécha le bout des doigts avant de la mordre violemment au bras droit.

Déjà bien épuisée par son refus de se changer, la peur plus que la souffrance, lui dit perdre la bataille.

Contre toute attente, la transformation ne fut pas douloureuse. Les rayons de la lune la berçaient tandis que ses jambes et ses bras raccourcissaient, tandis que le reste de son corps se tendait et se détendait pour prendre la bonne forme.

Tout se termina dans un sommeil réparateur.
 

Dageus regarda sa femelle dormir à même le tapis, il s'assit à côté d'elle, fixa l'horizon où la lune disparaissait au fil des heures. Le sommeil finit par le gagner à son tour.

 




 
 
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